Michelle Sullivan Communications

Exercer le plus beau métier du monde rendrait aveugle?

Platon disait que l’amour rend aveugle. Dans sa déclaration d’amour pour le métier qu’il exerce, Hugo Dumas de La Presse monte aux barricades pour se porter à la défense du journalisme. Sa passion est admirable. Je partage le haut estime qu’il a pour ses collègues et pour la qualité et l’importance de leur travail. Comme lui, j’imagine mal un monde sans journalistes.

Cet amour pour le journalisme m’a justement poussé, l’autre jour, à m’abonner au journal qui permet à M. Dumas et à ses collègues (parmi lesquels se trouvent certains de mes amis) d’exercer leur métier. Un modeste geste de solidarité. L’abonnement s’est fait par téléphone, avec un service à la clientèle impeccable. Et efficace! Mon journal était à ma porte le lendemain matin. Il y a maintenant à Montréal un camelot qui monte les marches de mon duplex pendant que je suis toujours dans les bras de Morphée, sept jours semaine. Comme M. Dumas, je prends plaisir à feuilleter les pages de mon journal. De lire des articles que je n’aurais peut-être pas lu sur Cyberpresse.

Mais je dois avouer que ma première réaction en tenant le journal entre mes mains était que l‘article de Mathieu Perreault sur l’impact des changements climatiques sur les ours bruns était celui que j’avais lu en ligne la veille. Du déjà lu. Et ma deuxième réaction? Qu’en appuyant l’industrie du journalisme, j’appuyais en même temps l’industrie forestière, ce qui est peut-être louable en cette période économique difficile, mais plus problématique quand on sait que j’ai travaillé sur la campagne de lancement de l’initiative Au arbres citoyens du WWF en 2006 et que Greenpeace est parmi les organismes que j’appuie. Disons que j’ai senti un petit pincement au coeur en déposant mon journal dans le bac vert.

Même si nous partageons le même respect pour le travail des journalistes, là ou M. Dumas et moi ne nous entendons pas, c’est dans son apparent mépris pour celui des blogueurs. Voici ce qu’il en dit:

… tous ces nouveaux gourous patentés du web – plus opportuniste que ça, tu ‘twittes’ 46 fois par jour – dansent déjà sur la tombe des quotidiens et enterrent à grands coups de formules préfabriquées cette Presse que vous dévorez présentement.

Minute moumoutte.

… les meilleurs blogueurs, les plus crédibles, bossent pour Cyberpresse, L’actualité, Canoë ou Châtealaine

En parlant du rôle primordial du journaliste professionnel, M. Dumas continue à dénigrer le travail des blogueurs ainsi:

Qu’est ce que ça donne? À peu près tout ce que personne sur la  blogosphère ne daigne faire: éplucher des demandes d’accès à l’information, entretenir des réseaux de contacts (…), assister à des réunions de citoyens, questionner les élus sur leurs agissements, voulez vous que je continue?

Je ne sais pas pour vous, mais j’en connais, moi, des blogueurs qui ont déposé des demandes d’accès à l’information. Des blogueurs qui l’ont fait par passion, par intérêt et par besoin de découvrir la vérité et la communiquer. Et on ne cherche pas longtemps avant d’en trouver qui entretiennent des réseaux de contacts et qui critiquent les gouvernements. Je suis pas mal certaine que Marc Snyder pourrait vous nommer au moins 3 ou 4 blogueurs qui ont assisté à la récente série de rencontres de citoyens qui s’est déroulée dans le Mile End. Je me demande même s’il y a vu autant de journalistes, mais là ce n’est que mon impression. Il faudrait lui demander. J’avoue que, là dessus, je n’ai pas fait mon devoir journalistique, mais je ne prétends pas non plus le faire.

Je me dis qu’il est normal de passer en mode attaque quand on se sent menacé. Mais je ne pense pas que la solution se trouve là. L’industrie de la musique s’est enterrée la tête dans le sable trop longtemps, niant les nouvelles réalités. Elle en subit les conséquences (désastreuses) aujourd’hui. J’espère seulement que les journalistes ne feront pas pareil. Ils ont un excellent produit à vendre, oui. Beaucoup plus que ça, ils ont un rôle primordial à jouer dans une société démocratique. N’oublions pas, par contre, les origines du journalisme. N’oublions pas que l’invention de Gutenberg a permis à ceux qui n’avaient pas de voix de s’exprimer. À imprimer des pamphlets. À jeter de la lumière sur la corruption. À mobiliser la population. À faire tomber des gouvernements.

Ce n’est pas parce que les membres de notre société ont maintenant à leur disposition des outils encore plus accessibles que ceux de Gutenberg, qu’on doit lever le nez sur leur travail et sur l’importance de ce qu’ils ont à contribuer au discours démocratique.

Le jour où les journalistes comme M. Dumas cesseront de regarder avec nostalgie vers le passé pour se tourner vers l’avenir, qu’ils cesseront d’être sur la défensive devant la transformation sociale qui est en train de se faire avec ou sans eux, et commenceront à proposer des modèles d’affaires et des solutions qui leur permettront de continuer à exercer le plus beau métier du monde, je me sentirai rassurée. Je saurai que cette profession que je respecte énormément a su s’adapter et survivre et ce, au plus grand bénéfice de nous tous.

MAJ: Patrick Dion écrit qu’il trouve dommage, lui aussi, que M. Dumas se sente obligé de dénigrer les autres plateformes d’information  – le débat se poursuit dans les commentaires de son billet.

MAJ: Steve Proulx, qui, avec Roberto Rocha, était notre invité lors du 3e mardi | Third Tuesday Montréal du mois de septembre 2008, fait mention de ce billet dans sa propre réponse à M. Dumas.

Commentaires

  1. Patrice-Guy Martin

    2009.04.04 @ 22:47

    Suis un peu las de ce débat. Et si on essayait de passer à autre chose, comme construire plutôt que de se crier des bêtises et de se tirer les cheveux, non? Qu’en penses-tu?

  2. Michelle Sullivan

    2009.04.04 @ 22:59

    @Patrick Guy – nous nous suivons dans nos pensées – c’est ce que je propose en conclusion de billet. Par où commencer – suggestions?

  3. Philippe Le Roux

    2009.04.05 @ 00:11

    Certains journalistes ont tendance ces temps-ci à reprocher aux blogueurs et gourous de vouloir la mort des journaux. Pour ma part, je ne souhaite pas leur mort, j’ai toujours été attaché aux journaux et j’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à aider Le Devoir à survivre.

    Par contre, il ne m’est pas possible de me mettre la tête dans le sable et de constater la lente agonie de cette industrie. Je ne prédis pas la disparition de 50 000 postes dans les journaux, je la constate. Je ne prédis pas la fermeture de plusieurs quotidiens, je la constate. Je ne prédis pas la chute des revenus publicitaires, je la constate. Je ne prédis pas que La Presse a réduit de moitié la valeur au marché de son produit pour maintenir son tirage, je le constate.

    Quand l’être humain est confronté à une nouvelle traumatisante, sa première réaction est le déni. je constate donc que certains journalistes en sont encore à cette phase. Vivement qu’on passe la phase de l’acceptation pour entrer dans celle de l’action. Parce que derrière la crise des journaux, il y a une profession de journaliste à sauver et ce n’est pas en tirant sur les nouvelles formes de journalisme qu’on la sauvera.

  4. SylvainB

    2009.04.05 @ 07:14

    Par où commencer ?

    Suggestion: en changeant le modèle d’affaire dans lequel sont trop habitués (ou encroûtés) les journalistes qui bossent dans une boîte traditionnelle. Si leur survie financière est assurée, ils vont s’adapter plus vite 😉

  5. Cedric

    2009.04.05 @ 09:47

    Je tiens aussi un blogue local sur l’actualité de ma municipalité. Depuis 2 ans, je suis présent à tous les conseils municipaux. En 2 ans, je n’ai pas vu un journaliste du journal régional, journal qui s’intéresse plus à parler de sujets nationaux qu’à réellement nous informer d’informations proches de nous.

  6. Lettre à Hugo Dumas - Angle mort

    2009.04.06 @ 16:11

    […] à m'intéresser sérieusement au monde d'aujourd'hui…Sans rancune!*Une blogueuse, Michelle Sullivan, n’a pas non plus tellement apprécié la chronique d’Hugo Dumas. Tags: Journaux en […]

  7. Les blogs sont la forme parfaite de la démocratie, mais ils sont aussi le paroxysme du populisme | Axon Post

    2009.04.06 @ 16:54

    […] propres blogs, et il fallait que ça se fasse et que ça continue à se faire. D’autres parts, il y a des bloggers qui se sont forgés une sérieuse réputation à cause de leurs capacités analytiques et argumentatives, peu importe le domaine. En un mot, le […]

  8. Etienne Chabot

    2009.04.06 @ 17:15

    Monsieur Dumas aurait en effet avantage à relire quelques concepts de diffusion et d’évolution des technologies dans des bouquins de marketing. Malgré son amour pour les journaux dans leur forme papier et toutes les initiatives mises en place pour rallonger leur cycle de vie, il faut jouer à l’autruche pour croire que mes enfants (de 7mois, 3 ans et 6 ans) vont manger leur toast et boire leur café avec entre les mains leur bonne vieille gazette qui tache.
    Je suis par contre un peu d’accord avec lui sur l’irritation qu’il peut ressentir en lisant les gourous prédicateurs du web qui n’en finissent plus de crier que les journaux sont morts et que sans le web et les fils RSS il n’y a point de salut. Je suis un adepte des ces technologies mais je suis conscient que tous ne sont pas comme moi.

    Il faut un équilibre dans le discours et ce genre de changements s’opérent sur de longues période de temps. Il n’y a pas lieu de prendre la voie alarmiste et de confrontation que plusieurs prennent par les temps qui courent. Et ce autant du côté du web que du côté des medias trad.

    J’ai écrit un billet là dessus la semaine dernière qui prône un discours d’ouverture et d’entraide entre ces deux clans.
    http://etiennechabot.wordpress.com/2009/04/01/les-polemistes-et-vous/

  9. Hugo Dumas et son dédain des blogues • Michelle Blanc, M.Sc. commerce électronique. Marketing Internet, consultante, conférencière et auteure

    2009.04.06 @ 17:53

    […] plus beau métier du monde. Bien des blogueurs lui ont répondu sur un ton calme et pondéré donc Michelle Sullivan, Patrick Dion,  Pierre Fraser ou Steve Proulx. Mais la réponse à cet article la plus cinglante […]

  10. Martine Dorval

    2009.04.06 @ 21:11

    Même si on peut abonder dans le sens de Mc Luhan et adhérer à son énoncé : le médium c’est le message, il ne faut pas confondre selon moi le support papier avec le métier journalistique. Que penser de ceux et celles qui font du journalisme à l’écran ? à la radio ? L’information n’est pas l’appanage du support papier. Le médium n’a pas peut-être pas tant d’importance dans ce débat. Aux journalistes de s’adapter et de positionner leur travail et leurs méthodes rigoureuses. Ils sont capables de se distinguer.

    Aussi, au cours des dernières années, à force de verser dans l’opinion – du style, moi je pense que… – même s’ils ne sont pas éditoralistes ou chroniqueurs – plusieurs journalistes ont peut-être pavé la voie à l’expression libre des blogeurs qui ont copié leur formule. Une sorte d’arroseur arrosé, somme toute. Je pose la question : les journalisme d’opinion a-t-il été à l’origine de la formule du blogue ? Et pourquoi pas ? Pourquoi n’y aurait-il pas de place pour tout le monde ? En autant que chacun définisse sa place.

  11. La fin du journalisme de papier ? «

    2009.04.06 @ 22:04

    […] 6 avril 2009 · Pas de commentaire Je vous signale une discussion intéressante à suivre sur le blogue de Michelle Sullivan à propos du journalisme et des blogeurs à la suite d’un article publié par Hugo Dumas dans La Presse, le 6 avril. J’y suis allée de mon  commentaire sur le blogue de Michelle. http://michellesullivan.ca/2009/04/exercer-le-plus-beau-metier-du-monde-rendrait-aveugle/#comments […]

  12. Richard Gauthier

    2009.04.06 @ 22:53

    Ça doit bien faire dix ans que je ne suis pas intervenu dans les débats, étant plus intéressé à traduire les objectifs d’affaires de la marque en applications web que les gens peuvent s’approprier.

    Par où commencer, dites-vous?

    Philippe Le Roux retwittait en fds un fabuleux article écrit en décembre dernier par Steve Outing dans Editor & Publisher, intitulé My ‘Crisis’ Advice to Newspaper Company CEOs: 11 Points to Ponder (http://tinyurl.com/6fjx4r). L’auteur y écrit : « this column is the executive summary: my game plan for bringing the newspaper industry out of its steepening nose dive, with ideas of my own mixed in with those of other new media gurus that I endorse. »

    Cet article donne des pistes de travail concrètes. Et applicables sur le champ. En les énumérant, il est difficile de ne pas apercevoir tel ou tel geste de tel groupe média.

    1. Issue an edict: Digital is first!
    2. Consolidate print and online editing functions
    3. Print edition: Don’t bother chasing young people
    4. Print edition: Focus on the core demographic
    5. Guide older print loyalists to a life online
    6. Reduce the number of print editions
    7. Online: Broaden definition of news to include micro-personal
    8. Hire a social VP
    9. Experiment, fail, experiment more
    10. Leverage your remaining staffers, and augment them
    11. Consider retirement

    Bien entendu, il est facile de lancer à la tête des dirigeants des grands médias tous les jurons du capitaine Haddock. Mais il faut reconnaître qu’aux problèmes de culture (l’imprimé vs le numérique / le partage des sources vs leur anonymat, pour prendre deux exemples parmi plusieurs) se greffent d’importants problèmes de structures du travail des rédactions.

    Je n’avais pas relu Outing depuis 1998-99. Quand je lis tout ça, ça me donne le goût de revenir au journalisme. Les médias audacieux ont de beaux défis devant eux :- )

  13. Martin Lessard

    2009.04.07 @ 00:16

    « Notre société n’a pas besoin de journaux, elle a besoin de journalisme ». C’est le genre de phrase qui circule dans la blogosphère. J’ai l’impression que c’est bon pour clamer le jeu des antagonismes…

  14. L’affaire Hugo Dumas: les cendres retombent | Axon Post

    2009.04.09 @ 15:01

    […] Dumas, après un tel vomissement, s’est vidé, mais toutes les réactions épidermiques des «gourous» du Web risquent de le remplir à nouveau, ce qui devrait se traduire, la biologie humaine étant […]

  15. Pierre Bouchard

    2009.04.22 @ 11:47

    Comme plusieurs, je suis très las de cette chicane et j’aimerais que l’on regarde en avant et que l’on essaie de trouver des réponses. Pour moi, la majorité des blogueurs ne sont pas des journalistes. Ce sont des individus qui partagent leurs opinions et de l’information glanée ici et là sur des sujets qui les intéressent. Je suis un blogueur. J’écris des billets sur la communication. Je partage mes expériences et mes avis. Cela ne fait pas de moi un journaliste et je n’ai aucune prétention en ce sens.Les blogueurs qui sont considérés comme des journalistes sont en fait des journalistes qui utilisent le Web pour diffuser leurs articles. Michelle Sullivan rappelle avec justesse qu’une société démocratique a besoin de journalistes. Je suis de cet avis. Martin Lessard souligne que notre société a besoin de journalisme. Je suis de cet avis. Nous avons tous besoin de pouvoir consulter des articles, rédigés par des journalistes, et diffusés sous forme papier ou électronique, accessibles via nos ordinateurs ou téléphones intelligents.

    Et si les blogueurs devenaient une autre source d’information pour les journalistes ?

  16. Variations sur thèmes » Blog Archive » Journaux papier et Internet : question de SUPPORT ?

    2009.08.31 @ 20:46

    […] complémentaires : chez Michelle Sullivan, Michelle Blanc, Martin Lessard, Mario Asselin, Pat Dion, Dominic Arpin, Martin Comeau, Martin […]

  17. Les nouvelles sont éternelles | Zéro Seconde

    2014.04.11 @ 11:52

    […] DénigrementMichelle Sullivan, relationniste publique, dénonce la facilité de prôner le rôle primordial du journaliste professionnel en dénigrant le travail des blogueurs. Elle rappelle que des blogueurs peuvent « éplucher des demandes d’accès à l’information, entretenir des réseaux de contacts (…), assister à des réunions de citoyens, questionner les élus sur leurs agissements ». (source) […]

  18. braces The Woodlands TX

    2014.11.06 @ 02:07

    braces The Woodlands TX

    Michelle Sullivan Communications | Exercer le plus beau métier du monde rendrait aveugle?

  19. James

    2015.11.24 @ 18:42

    Son of a gun, this is so helupfl!

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